EUROPE // Le jour où j’ai pris le train pour Moscou

Les voyages au long cours m’évoquent un élan irrésistible, une ère d’explorateurs et d’aventuriers n’ayant pas d’autre solution que d’endurer des mois de voyage pour rejoindre de lointaines contrées. Alors que le monde est devenu un village pour notre plus grand plaisir de voyageurs, qui pouvons désormais nous téléporter n’importe où en moins de 48 heures, voyager en train est un luxe romantique où on prend le temps de se déplacer et où la destination semble une récompense goûteuse après des heures et des heures de voyage. Un jour, je me suis mise en tête de prendre le train pour Moscou. Depuis la France. Aller simple et direct. Je vous raconte.

L’avion est une sorte de capsule spatio-temporelle, certes bien pratique, mais qui enlève une certaine réalité à l’envergure de nos déplacements. Comment concevoir qu’en 24 heures, on peut arriver en Australie ou en Nouvelle-Zélande ? Comment concevoir qu’on peut rejoindre l’autre bout de la terre, comment mesurer cet incroyable voyage à l’échelle humaine ? L’avion fait disparaître la distance en la cachant sous les nuages, derrière les écrans individuels, sous les plateaux repas à répétition.

À l’inverse, le train est un condensé de distance. En voyageant un train, on réalise véritablement la distance géographique et culturelle qui nous sépare d’une destination. Kilomètres et heures s’étirent comme des chats, avec paresse et volupté. Pas besoin de divertissement de bord dans un train ; la fenêtre est un écran ravissant et le spectacle toujours changeant, plus captivant que n’importe quel film.

À Nice, on trouve déjà des coupoles orthodoxes à la Cathédrale Saint-Nicolas

Un jour, j’ai eu envie d’aller à Moscou. Ou plutôt, j’ai eu envie de prendre le Riviera Express, le direct entre Nice et Moscou, descendant de l’Orient-Express et consorts, destiné à une riche clientèle russe qui viendrait hiverner sur la Côte d’Azur, vestige d’une autre époque, anachronisme manifeste tant la riche clientèle russe doit probablement préférer prendre l’avion pour rejoindre la Riviera au plus vite. Il faut croire qu’il reste quelques romantiques en Russie, qui préfèrent prendre leur temps.

J’ai eu envie de prendre le Riviera Express pour le plaisir de faire 47 heures de train. Moscou m’importait peu finalement – si ces 47 heures de train m’avait menée en Turquie, en Arménie ou au Liban, j’aurais embarqué tout aussi joyeusement. Le hasard m’a conduit à Moscou, mais le récit de cette brève parenthèse russe sera pour une autre fois, tout comme le récit de mon tour d’Europe dantesque, deux mois en solo pour revenir de Russie par voie terrestre ; je n’ai pas encore assez trié mes souvenirs pour en faire un récit à la hauteur du périple.

En bleu, le trajet du Riviera Express. Ignorez les trajets alternatifs en gris suggérés par Google Maps !

Le Riviera Express part de Nice à 20 h 45 une fois par semaine, et arrive en gare de Moscou quelque 47 à 52 heures plus tard, aussi épuisé et fier que ses passagers, après 3300 kilomètres à travers l’Europe. Prendre le Riviera Express, c’est un voyage ultime à travers l’Europe.

À 20 h 45 le samedi soir, les voyageurs niçois sont nombreux à se demander s’ils n’ont pas la berlue devant le panneau d’affichage de la SNCF. Coincé entre Cannes Grasse et Menton Vintimiglia, le train 19 pour Moscou détonne un peu. Je cherche des yeux d’autres voyageurs susceptibles d’embarquer avec moi. Je n’en mène pas large honnêtement – j’ai horreur de partir de nuit, et je ne sais pas vraiment dans quoi je m’embarque. Le plus dur, c’est de monter dans le train, ne plus pouvoir faire marche arrière, s’en remettre entièrement à ce long tortillard plus qu’à moitié vide : nous sommes littéralement dix en gare de Nice, pour un train long de dizaines de wagons. On ne se marche pas dessus, c’est sûr. Les agents de bords ont la grâce de ne pas nous entasser inutilement et j’ai un compartiment de trois places pour moi seule, luxe d’espace qui a sûrement contribué à faire de ce trajet un vrai plaisir.

Les gares font remonter l’histoire. Gênes et Milan en pleine nuit, que je ne verrai pas du tout. Je sens le train monter péniblement le col du Brenner, dans la neige en cette fin février, que j’aperçois entre les rideaux qui ferment mal. Du fond de ma couchette, les virages me rappellent un manège à sensation. Quand j’ouvre les yeux pour de bon après une nuit hachée, nous sommes déjà en Autriche, quelque part à proximité d’Innsbruck. À fond de vallée, toisée par les Alpes, longeant des lacs d’un bleu magique, je suis dans une féerie. Changement de langue, changement de géographie, changement de saison presque : entre les baigneurs de la Côte d’Azur et les skieurs autrichiens, je suis dans un autre monde. Cela reste l’un de mes souvenirs préférés, celui d’un dépaysement tellement évident et pourtant si inattendu.

Vienne, 15 minutes d’arrêt. Même pas la peine de descendre. Les Alpes sont loin derrière nous, la Pologne s’avance à l’heure dorée avec ses champs d’un plat surnaturel. Une heure à Brest, petite gare au milieu de plaines infinies. Je n’ai même pas envie d’aller visiter la ville, je me contente de cette bouffée d’air frais sur les bancs du quai.

J’avais cru lire que le passage en Belarus était un grand moment du voyage. Pensez donc : le train est immobilisé pour changer les roues, car les rails n’ont plus le même écartement qu’en Europe, relique d’un temps où on pensait contrer une invasion ferroviaire en empêchant l’ennemi de le clouant à quai. De ce passage en Biélorussie, je retiendra le réveil au milieu de la nuit par des agents des frontières peu amènes pour contrôler mon passeport et mon visa, et la douce immobilité du train pendant le changement, agréable pause dans la berceuse du train en marche… Ces cinq heures seront celles où j’aurai le mieux dormi.

À bord, je m’occupe assez peu. Je rêvasse, les yeux dans le paysage. Je fais de longues et délicieuses siestes, sans aucune obligation d’être productive. Je lis vaguement mon Cartoville sur Moscou. Je révise mon alphabet cyrillique. Je mange mes salades en conserve et mes biscuits, seul repas froid que j’aie imaginé durer 48 heures sans réfrigération. Je prends des douches périlleuses en bénissant les pays plats aux travées de chemin de fer rectilignes. Je sympathise vaguement avec un couple de Français. La famille russe du compartiment d’a côté m’est rendue inaccessible par la barrière de la langue, mais la mère réussit quand même à me faire comprendre qu’il vaudrait mieux se méfier des taxis à l’arrivée à Moscou. Je ne cherche pas spécialement à nouer contact, je suis dans mon compartiment-cocon, heureuse comme un pape.

Le Belarus me subjugue, pas forcément pour les bonnes raisons. Tout semble délabré, vieux, antique, désuet, pauvre. L’Europe de l’Est telle qu’on la voit dans les films de la seconde guerre mondiale, cette Europe de femmes en fichu et de datcha en bois noir de suie et de carrioles tirées par des bêtes. Le spectacle m’obsède.

Au Belarus, je deviens aussi aveugle et sourde. Nous sommes passés de l’autre côté du rideau cyrillique. Je déchiffre péniblement quelques noms de gare mais l’évidence est là : j’ai quitté l’Occident, me voici en terre inconnue. Le personnel de bord vaguement anglophone s’est évaporé quelque part, remplacé par des russophones pur jus peu coopératifs. Une bonne entrée en matière pour la Russie, en somme.

Seules les trois dernières heures me paraissent longues. La nuit est tombée, l’impatience est palpable à bord de la voiture restaurant que j’ai rejoint pour changer un peu de décor. Nous voulons arriver. Ma théorie est que quelle que soit la distance et le temps parcourus, seul le dernier quart semblera long, car l’esprit s’étire en même temps que les trajets. Trois heures sur 52, c’est bien moins qu’un quart, et c’est tant mieux.

Et soudain, Moscou. Moscou qui dure et dure et dure encore, on croit arriver mais une bonne heure se passe avant qu’enfin, je ne pose le pied dans la capitale russe.

47 heures viennent de s’écouler. Moscou a un goût de victoire, d’accomplissement. Personne ne m’ovationne sur e quai mais dans ma tête, c’est le feu d’artifice, le sprint final d’un long cheminement germé dans mon esprit des années auparavant. L’aboutissement d’un joli projet, d’un joli trajet.

 

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8 thoughts on “EUROPE // Le jour où j’ai pris le train pour Moscou

  1. Pincemin

    Vous m’avez donné envie d’embarqure ! Vous êtes rentrée par quel moyen ?
    Il vaut mieux partir au Printemps , non ??
    Cordialement
    Jp

    1. Audrey

      Je suis rentrée en train, covoiturage et car longue distance en passant par l’Estonie, les pays Baltes, la Scandinavie et les Pays-Bas… 🙂 Je suis partie en février et j’ai eu la chance d’avoir un temps clément à Moscou (environ -5°C seulement, ça aurait pu être bien pire !). Je n’ai pas eu extrêmement froid mais à refaire, je choisirai peut-être plutôt un départ en avril 😉

  2. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur l’idée de l’avion et du train. Quand one st en train on voit des choses incroyables. Mais j’avoue que l’avion est pratique parfois.
    Plutôt drôle le passage de changement de roues. Je ne savais pas du tout! Merci pour cet article, je pense que quand je vais rentrer en France je vais voyager plus souvent en train, car je vais avoir le temps et je veux découvrir des endroits magnifiques.

    1. Audrey

      On voit aussi des choses fabuleuses en avion, et je suis bien contente qu’on puisse désormais aller loin sans trop de tracas (même si 12 ou 24 heures dans un avion sont loin d’être une sinécure !) mais j’ai vraiment du mal à appréhender les distances en vol. Le train, c’est du concret ! Du Canada, je me rends compte qu’on a un réseau ferré très étendu (à défaut d’être toujours efficace), et je le prends avec plaisir à chaque fois que je rentre.

  3. Quelle fabuleuse aventure! On ressent ton plaisir à la raconter!

    1. Audrey

      Je suis encore un peu émerveillée de l’avoir fait, à l’époque c’était vraiment loin de ma zone de confort !

  4. J’ai adoré cet article, j’avais l’impression d’y être ! Je ne savais même pas qu’un tel trajet était possible !

    1. Audrey

      Écoute, si je devais te dire comment j’ai su qu’une telle ligne existait, je serais bien embêtée. Mais il existe plusieurs lignes longue distance en Europe qui circulent régulièrement, notamment un Paris-Moscou aussi !

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