ÉLUCUBRATIONS // La voyageuse qui prenait trop de photos

Il est temps de te faire une confidence : je suis atteinte de photoïte aiguë. J’ai la manie de la photo, l’obsession des clichés, l’œil aux aguets et le doigt toujours prêt à mitrailler. Je dégaine plus vite que mon ombre, j’immortalise à tour de bras et j’aime ça. Enfin, j’aimais ça.

Ma maladie, c’est de passer du temps à prendre des photos en voyage. Je sais d’expérience qu’il existe des cas bien plus graves que moi, des voyageurs qui rentrent avec 5 000 photos au bout de deux semaines là où je me contente d’une centaine de photos par jour en moyenne (je sais. J’ai compté). Quoi qu’il en soit, la photo est importante pendant mes voyages.

Certaines personnes sont sensibles aux mots, d’autres aux photos. Certaines préfèrent prendre le poids des mots avec des pincettes et se prendre le choc des photos en pleine face, oubliant même parfois de lire les blogs pour se concentrer sur le visuel. Je comprends très bien, car au-delà des mots, ce sont souvent d’images qu’est tissée l’étoffe des rêves.

Prendre des photos a longtemps été un vrai plaisir. Presque un but en soi. Je vivais mes nombreuses escapades solo en Europe comme un reportage permanent, traquant le détail insolite, documentant ce que je mangeais, tentant de restituer la superbe des monuments du mieux que je pouvais. En solo, faire des photos permet aussi de s’occuper et donne un but aux heures seules.

Un jour, je vous montrerai la douceur de l’ambiance de Lisbonne…

En voyage à deux, ce n’est pas la même. Quand je mitraille, Etienne est jaloux ; il se sent délaissé et me rappelle souvent si je passe mes vacances avec mon appareil ou avec lui. J’essaie de canaliser. Mais pas de choisir. Choisir, c’est injuste.

J’aime passer des moments en bonne compagnie, mais photographier m’a longtemps permis de prendre du recul et de mieux apprécier ce que j’ai sous les yeux. Car quand on photographie, on est seule face à l’objectif, face à sa concentration. En cherchant le détail photogénique, j’allais aussi dans des recoins loin des foules, je me faisais exploratrice en terrain inconnu, défricheuse de clichés pour mieux étonner et m’étonner. Pour mieux me souvenir, aussi.

Car sans photos, mon cerveau paresseux a vite fait d’oublier les odeurs et les sons, les textures et la chaleur de ce jour-là, celui où j’ai pris cette photo sans intérêt pour quiconque d’autre que moi. En feuilletant des albums photo, je redécouvre des rires, des rencontres, des anecdotes. Rares sont les photos à ne plus rien m’évoquer quelques années après, même si l’anecdote ne serait pas revenue spontanément en repensant à un voyage.

Là par exemple, c’était près du parc des Palapas à Cancun, et le type vendait ces glaces, et je ne connaissais pas la moitié des parfums, alors je lui ai demandé ce que c’était que le mamey (un fruit), la guanabana (du corrosol), le queso (du fromage – oui bon j’ai fait italien LV2 moi), et j’ai essayé les parfums les plus improbables et on a papoté la bouche pleine.

Immortaliser l’instant est pourtant devenu si banal que l’on touche à la surcharge d’informations. Ai-je besoin de me souvenir de tous les repas pris en voyage (non) ? De tous les couchers de soleil (non) ? De chaque détour de sentier, de chaque marché, de chaque heure traversée ? Probablement que non.

Récemment, je lâche un peu mon appareil photo.

Peut-être parce que si avant, avant le blog, je ne souffrais pas d’une rude concurrence sur mon Facebook privé, maintenant, je sais que quoi que je photographie et publie ici, cette photo aura été déjà été publiée des centaines de fois. Complexe d’infériorité face à des blogs sublimes ? Sûrement.

Peut-être parce qu’à trop vouloir documenter, j’ai l’impression que mes photos me volent mon voyage.

Antelope Canyon est un lieu d’une magie éthérée, certes envahi de touristes mais unique au monde. Est-ce que je me souviens des courbes de la roche, de la texture du sable pétrifié, de la couleur de la lumière ? Non : je me souviens d’avoir voulu à tout prix saisir cette magie et de n’avoir pu que laisser s’échapper le moment derrière mon écran. Je me souviens d’avoir pris des photos. Posé pour des photos. Regardé des photos. Été entourée de touristes prenant, posant, regardant des photos. Mais du lieu en soi, guère de souvenirs, hormis l’entrée dans la grotte… dans l’escalier où les photos étaient interdites.

Je suis ravie d’être allée dans l’Ouest américain pour me souvenir d’un escalier.

Ce n’est malheureusement pas la seule fois que j’ai vu mon voyage s’effacer au profit de l’image de mon voyage. Le Landmannalaugar en Islande, l’étang Western Brook à Terre-Neuve… Je n’ai pas su m’arrêter à temps pour vivre l’instant et je me souviens seulement de ces maudites photos.

Il fut un temps où j’adorais cela, et ne te méprends pas : si tu voyages pour photographier, je trouve cela génial (et j’adore toujours me livrer à des reportages-photos, par exemple lors d’une deuxième visite, quand j’ai bien cristallisé une première impression). Le problème, c’est quand on sent qu’on en fait trop, sans pouvoir s’arrêter. Ça ressemble un peu à de la drogue, non ? La drogue de l’immortalité.

Prendre des photos reste toujours un plaisir, ne serait-ce parce que j’aime les envoyer à ma famille en guise de carte postale, ou m’en servir d’aide-mémoire pour le blog. Mais j’ai atteint un seuil, un trop-plein de photos qui débordent. Sur cent photos, seules une dizaine finit sur le blog, et une ou deux deviennent gardiennes de souvenirs privées. Et je ne parle même pas des selfies, où on tourne littéralement le dos à la beauté du monde…

Hé ! DERRIÈRE TOI ! Les mogotes de Vinales, c’est beau ! Plus beau sans ta tronche devant, probablement.

À chaque voyage, randonnée, sortie, j’essaie désormais de me limiter. Cinq minutes de photos par site, pas plus. Prochain défi : je vais essayer de me limiter non plus dans le temps mais dans le nombre de photos, pour tenter de privilégier la qualité et non la quantité, par exemple en shootant en RAW (t’es blogueuse et tu shootes pas en RAW ? Mais tu sors d’où ? – je sais, je SAIS !). Je ne peux pas, veux pas m’arrêter. Ne serait-ce parce que sans photos, plus de blog… Est-ce qu’une retraite-voyage sans photo serait un bon remède ? Pas pour moi pour l’instant, mais j’y songe.

Et surtout, je veux prendre le temps de me poser, de savourer le moment pour l’étirer dans ma mémoire. Click and go, c’est fini. Je me souviens de Sylvain Tesson dans son livre Dans les forêts de Sibérie, qui résistait à la tentation d’immortaliser un rayon de soleil dans sa cabane. Parce que dès qu’on sort l’appareil, la magie disparaît. Cette phrase, je ne l’avais pas trop comprise en lisant ce récit il y a quelques années. Je vois désormais mieux ce qu’il veut dire. Parce qu’à trop vouloir immortaliser l’instant, j’ai l’impression de le laisser filer.

Et vous, vous êtes drogué.e.s aux photos ? Essayez-vous de vous brider ou au contraire, adorez-vous ça ? Comment gérez-vous la photo lors des voyages en couple ou entre amis ? Je vous attends dans les commentaires !

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4 thoughts on “ÉLUCUBRATIONS // La voyageuse qui prenait trop de photos

  1. Je me reconnais bien dans ton article (sauf que je shoote en RAW :p ) Mon dernier voyage a été une bonne expérience, j’ai du me limiter car sans électricité je ne pouvais pas recharger mes batteries, j’ai donc évité de l’allumer. Et en plus sur le Kayak c’est pas trop recommandé 😉 Je me suis concentrée sur les points de vue et les plus beaux paysages. Je fais moins de pauses photos dans l’ensemble mais quand je m’arrête je prends toujours 4-5 photos du lieu pour être sûre d’avoir une photo potable. J’ai donc toujours autant de photos à la fin mais beaucoup de doublons.
    Pour mes prochains voyages je ne vais pas avoir le choix de faire attention car je ne veux ni ramener 10000 photos, ni acheter 50 cartes SD… un futur challenge !
    Par contre en général je profite du site et de la magie du moment avant de prendre une photo. Ce qui me vaut quelques engueulades avec mon co-voyageur qui ne comprends pas pourquoi j’attends toujours le dernier moment pour prendre mes photos …

    1. Audrey

      Tu peux toujours transférer tes photos sur le cloud au fur et à mesure de ton voyage, mais se retrouver à 10 000 photos à trier, dur dur ! Je fais comme toi, en prenant pas mal de doublons pour être sûre qu’il y en a au moins une réussie (surtout avec mon ancien appareil, que je maîtrisais mal, j’avais beaucoup de photo mal mises au point, il fallait en prendre sept pour en avoir une correcte !). Mais plus j’ai de doublons, moins j’ai envie de trier !

      Avec Etienne, au contraire, je prends les photos en premier pour m’en débarrasser. Sinon, je ne pense qu’à ça (« il faut que je prenne des photos… il faut que je prenne des photos… » je suis assez zombifiée de la photo en voyage). Et ensuite, je peux savourer. On dirait une corvée mais en fait non. On se ménage aussi quelques créneaux où on se prend mutuellement en photo, mais comme Etienne est au mieux indifférent, au pire hostile à la photo (il n’en prend jamais spontanément… JAMAIS ! Impensable !), on fait ça vite. Depuis que j’ai le blog, ça me fait une excuse pour avoir des photos de nous :p

  2. Je ne sais pas si c’est parce que je ne suis pas blogueuse voyage et/ou que je ne suis pas bien équipée mais je suis à l’opposé de ce problème. Pendant notre dernier voyage en Scandinavie, on a tout bonnement oublié l’appareil photo ! On a juste quelques clichés de smartphone et ça ne m’empêche pas de dormir
    Je prends toujours des photos de jolies endroits mais je ne me prends pas la tête à trouver l’angle parfait parce que je sais que le net en est plein en bien meilleure qualité ! Pour des photos de moi (ou de nous) c’est encore pire ! J’en veux bien une ou deux pour l’album mais pas plus (ça gâche le paysage comme tu dis).
    Des fois je me disais que j’exagère mais ton post me rassure dans ma démarche. Mes souvenirs de voyage je les vis surtout

    1. Audrey

      Oublier l’appareil photo, ce serait le cauchemar ! Il fait d’ailleurs partie de la trousse « indispensable » en voyage, aux côtés du passeport et des billets d’avion. Je peux perdre tout le reste, mon téléphone, mes clés… mais l’appareil photo, c’est sacré.

      J’avais une discussion avec une amie il y a longtemps, quand je ne prenais pas tout en photo, mais je notais tout dans un journal de voyage aux allures de bottin. Elle pensait que les souvenirs ont vocation à s’estomper avec le temps, et que ce n’est pas grave. Il faut croire que j’ai la phobie d’oublier, parce que ça reste une puissante motivation derrière les photos : se souvenir des voyages. Même s’il vaut mieux de souvenir de beaux moments plutôt que de belles photos…

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