ÉLUCUBRATIONS // La voyageuse matérialiste

Ces derniers temps, je vois souvent revenir dans les sphères de nomades-blogueurs-technotravailleurs des publications dont la teneur peut se résumer à ça :

« Le matérialisme c’est mal, moi je préfère dépenser mon argent en surf, bières et voyages, plutôt qu’en voiture et en prêt immobilier hahahihoho. »

Je comprends très bien cette volonté de se démarquer du conformisme – je suis la première à m’écrier que je hais la société de consommation et qu’il est important de vivre une vie authentique, pour soi et non les autres (vaste programme…).

Je comprends aussi très bien cette envie de se libérer du matérialisme et d’aspirer à une vie remplie d’être et non d’avoir – c’est aussi une philosophie à laquelle j’adhère.

J’aime l’idée d’une vie sans attache matérielle, sans poids des possessions, j’aimerais être libérée de ce type d’entrave et j’y travaille activement (pas facile quand on a des tendances naturelles à l’accumulation). C’est une belle philosophie de vie qui pour moi, ramène à l’essentiel.

Mais ces publications me chiffonnent toujours un peu. J’ai du mal à mettre le doigt sur quoi, exactement. Pour être honnête, sans doute suis-je piquée au vif parce que je suis doublement propriétaire (une fois par choix, une fois par circonstances de la vie). Et puis j’ai une guimbarde aussi, un peu rouillée sur les jantes, avec des légers relents de chien mouillé, mais il roule, le Jean-Claude VAN Damme, et on ne lui en demande pas plus.

Qu’est-ce qui m’ennuie, exactement ? Après tout, chacun fait bien ce qu’il veut de son argent. Si quelqu’un préfère surfer avec sa paie plutôt que d’investir dans la pierre, ça le regarde, non ? Pour moi l’alcool n’est pas un débouché valable à mes revenus, mais si quelqu’un estime que oui, pourquoi m’en soucier ? Sur le fond, je suis d’accord avec ces voyageurs. Mieux vaut investir dans des expériences que des possessions ? En général, oui.

Disons qu’un yacht, niveau investissement, ça ne vaut, vraiment, VRAIMENT pas le coup.

À défaut de les contredire purement et simplement, j’aimerais simplement lancer le débat, et exprimer une voix peut-être divergente dans la marée de likes que récolte généralement ce genre de publications.

Je pense que l’on peut parfaitement allier voyage et possessions matérielles. Allons plus loin, à la lisière de la provocation : je pense qu’on peut allier détachement et possessions. Paradoxe ? J’ai bien dit détachement, et non dénuement. Le dénuement implique de ne rien posséder. Le détachement, de ne pas laisser nos biens nous dicter notre vie. À partir du moment où on asservit les possessions à nos envies, et non l’inverse, c’est du détachement. Où on n’est plus l’esclave de nos biens et dépenses, mais qu’elles nous permettent de nous affranchir.

Et je pense que le détachement a du bon.

quitte à acheter une maison, jeter son dévolu sur un bien à 500 000 $ et ensuite galérer pour rembourser le crédit parce qu’on a voulu sept chambres et trois salles de bains même si on ne vit qu’à deux. Et puis devoir entretenir la pelouse, et gérer le déneigement, et embaucher une femme de ménage, un paysagiste et un palefrenier parce qu’on n’a pas que ça à faire après avoir travaillé de 9 h à 20 heures pour pouvoir payer la maison… Peut-être que c’est une revanche sur la vie que de faire ce choix, mais c’est certain que ce n’est pas comme ça que tu vas t’affranchir de tes finances. Et c’est un sacré petit cercle vicieux, si tu veux mon avis.

En revanche, acheter un petit duplex (maison mitoyenne) et faire rembourser son crédit par les locataires qui te garderont ton chat quand toi tu seras à Bali ou à Cuba, ça c’est déjà un peu plus futé. Ou juste louer ton deux-pièces quand tu n’es pas là, c’est déjà un bon début. Ou investir dans plusieurs bien immobiliers dans le but de s’affranchir des contraintes du travail avec une vision à dix ou quinze ans (EDIT bon ok, plutôt quinze), j’applaudis.

quitte à acheter un véhicule, acheter un gros pick-up ou le dernier Hummer qui te prend 250 litres au cent et 500 dollars d’assurance chaque mois, avec un crédit sur 25 ans, juste pour avoir le plaisir de rutiler quand tu vas faire tes courses à l’épicerie, est-ce qu’on peut vraiment dire que c’est la liberté ? #bacdephilo

Mais acheter comptant un petit véhicule peu gourmand en carburant avec lequel tu vas faire des road-trips, voire dormir dedans et voyager plus souvent, il me semble que ça, ça fait de toi un peu moins un esclave (bon OK JCVD est un gouffre à essence, mais il va rentabiliser tout ça avec son lot de levers de soleil sur la plage et de soirée au coin du feu de joie).

L’une de ces voitures va te coûter ton PEL en essence sur un an. L’autre non. Saurez-vous deviner laquelle ?

quitte à avoir du matériel de blogueur, acheter un appareil photo coûteux, c’est sans doute courir le risque de se le faire voler, de s’inquiéter de sa sécurité, d’avoir peur de le casser, de le perdre, de l’abîmer. Sans compter qu’honnêtement, si on ne sait pas cadrer pour commencer, ce n’est pas un appareil photo cher qui changera quoi que ce soit à nos talents !

Mais acheter un appareil photo de qualité qui passe inaperçu dans les pays où mieux vaut ne pas attirer l’attention, pour publier de belles photos pour maman ou les nombreux visiteurs de son blog, c’est une dépense intelligente. Des cours de photo, aussi, si on ne sait pas cadrer (c’est du vécu!).

Tu auras compris mon raisonnement. Quitte à faire le choix de dépenser, autant le faire intelligemment. Rien n’oblige à penser, c’est certain, mais si par des choix de vie on est amenés à vouloir investir, autant mettre de côté ses envies primaires et viser à long terme. Sur le fond, je suis d’accord avec la philosophie du dénuement : moins je possède, plus je suis, mieux je vis. Mais je pense que des dépenses bien choisies peuvent permettre de plus voyager, de mieux voyager. Est-ce que cela fait de moi une voyageuse matérialiste ?

Si un jour on m’avait dit que j’écrirais une chronique défendant la liberté d’acheter…

Disons plutôt, la liberté de bien acheter.

Liberté grisante. À surveiller pour ne pas reproduire sur la route les travers qu’on dénonce chez les sédentaires. Avoir un van, c’est bien. Prendre le van pour prétexte pour acheter un VTT, maintenant qu’on peut les transporter facilement. Et un kayak. Puis une planche de surf. Puis des raquettes. Il faudrait quand même un endroit où cuisiner, non ? Et sans s’en rendre compte, on se retrouve avec un camping-car de vingt mètres qui traîne un 4×4, parce que c’est plus pratique pour se déplacer dans les parcs, quand même.

Je ne dis pas que mon raisonnement convient à tout le monde. En revanche, j’essaie de dire qu’on n’est pas obligés de se sentir coupable d’avoir envie de bien dépenser son argent afin de s’acheter la liberté. D’en faire un moyen pour voyager et non une fin en soi.

Le débat est lancé, à grands renforts de caricatures ! Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?  

 

 

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6 thoughts on “ÉLUCUBRATIONS // La voyageuse matérialiste

  1. Vaste débat, en effet! Je me retrouve dans certaines choses que tu dis. Si on parle de van, par exemple, et j’en ai un moi-même, ça m’agace de lire sur des blogs que le van c’est proche de la nature, alors que ça pollue quand même vachement. Je n’en suis pas fière, c’est sûr, mais j’aime voyager en van, mais jamais je ne dirai que ça fait partie d’un trip écolo ou quoi. (Malheureusement). Il faut juste rester conscient et lucide.
    Quant au débat plus général, je suis d’accord aussi. Pas de raison d’opposer constamment possessions vs dénuement/détachement. J’ai tendance à penser que pour oser faire certaines choses dans la vie, certaines personnes (dont moi) ont besoin d’avoir une base, une stabilité, un ancrage. Nous on n’a jamais été aussi créatives que depuis qu’on s’est mariées, qu’on a acheté un appart en banlieue et pris un chien, bref tous ces poncifs de la vie que normalement on devrait vouloir fuir à tout prix. C’est comme si avoir coché ces cases nous rendait plus libres de faire d’autres choses.
    Voilà pour mon/notre expérience…

    1. Audrey

      Tu as raison sur la lucidité. Je me veux écolo mais le van, c’est zéro à ce niveau là. On peut trouver des avantages comme le fait de ne pas participer à l’industrie hôtelière ultra-polluante, mais malgré tout…
      Je suis un peu comme vous ; j’ai toujours eu la bougeotte mais je n’ai jamais autant bougé que depuis que je suis mariée et propriétaire d’un appart avec crédit sur vingt ans (plus que dix maintenant, ouf). Certains d’entre nous on besoin de stabilité dans certaines zones de leur vie pour mieux bouger par ailleurs. La vie nomade me fait rêver, mais ne pas avoir de foyer où rentrer après un long voyage m’angoisserait. Après, si certains y trouvent leur compte, c’est très bien (mais pas une raison pour cracher sur ceux qui ont besoin d’ancrage…).

  2. Je résumerai ça en une phrase : chacun fait comme il veut.
    Et on n’a pas à porter de jugement de valeur !
    (Ok ça fait 2 phrases mais je suis mauvaise en maths)

    1. Audrey

      Haha ! Bon je n’évite pas les jugements moi-même mais vivre et laisser vivre, c’est une bonne philosophie !

  3. Etant propriétaire et aimant voyager je pense forcement comme toi. Bon il faut dire que nous on voulait acheter un appart sur 10 ans et qu’on s’est retrouvé avec une maison mitoyenne sur 20 ans ! ça m’a fichu un sacre coup de me dire que je suis endettée sur si longtemps, mais ce n’est pas un investissement qui nous emprisonne puisque la maison peut s’auto-payer avec un loyer et que nous n’avons pas encore enterré nos envies d’expatriation (survivront-ils au bébé ? là est la question).
    Ma limite à moi est de ne pas me priver aujourd’hui pour mieux vivre demain, je trouve ça contre productif dans un monde où demain peut être tout et son contraire. Mais je suis une cigale dans le fond donc si je peux mettre un peu de côté je ne me prive pas non plus puis qu’heureusement pour moi, j’ai rarement des envies de yacht 😉

    Après oui chacun son chemin comme on dit !

    1. Audrey

      Je ne savais pas que tu avais une maison mitoyenne. Tu loues la partie que vous n’occupez pas ? C’est un des projets immobiliers qu’on a, c’est très courant par ici d’acheter un bien mitoyen pour faire rembourser son prêt par le locataire…
      Je n’aime pas non plus l’idée de « vivre pour plus tard » mais certaines choses demandent malgré tout de la planification. Après, on peut aussi trouver son compte à vivre légèrement en-dessous de ses moyens pour économiser, sans pour autant tomber dans une vie monacale. Pas facile de trouver le juste milieu !

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