ÉLUCUBRATIONS // Voyage et artifice : dans la bulle du voyageur

_11407372

Ce mardi, j’étais attablée à un chouette café dans Antigua. Le genre de café avec un patio, qui sert des latte, des américanos et aussi quelques boissons locales comme des horchatas, histoire de dire. Un café où le personnel est local et la clientèle est d’ailleurs.

Je me disais que j’étais bien, dans mon petit café, à observer les colibris et à essayer de deviner d’où venaient les clients. J’étais même tellement bien, avec ma horchata et mon Wi-Fi, que je me disais « haaaa… c’est bien de voyager et de prendre le pouls du pays ».

_1200576

Mais mon café n’avait rien de guatémaltèque, sinon ses serveurs et le garde en armes à l’entrée. On y passait les sempiternelles chansons de Noël à l’américaine, version Mariah Carey, vous imaginez. J’aurais pu être à Cuba, au Mexique, en Colombie ou que sais-je encore. J’étais dans un lieu fait par et pour les étrangers, aussi artificiel qu’un club de vacances sur les côtes de la Mer rouge. Pour autant, j’étais bien.

Ce n’est pas la première fois que je me fais cette remarque. Mais je suis bien dans les cafés pour expatriés, et pas si bien que ça dans les cafés pour gens du coin. Une question de couleur de peau ? Pas nécessairement, car je me souviens d’un grand malaise dans les marchés post-soviétiques de Riga, où la lingua franca était le russe et où malgré mes traits européens, j’avais l’impression d’être dans un monde dont je ne maîtrisais pas les codes, et pas du tout à ma place.

On oppose souvent « touriste » et « voyageur » : le touriste mange des frites molles et des burgers, habillé de son short et de ses chaussettes remontées jusqu’aux mollets, parle anglais à tout le monde et se déplace en troupeau. Le voyageur, lui, voyage seul, s’essaie à la cuisine locale, baragouine un peu la langue (à condition que ce soit de l’espagnol ou du portugais, car qui baragouine du vietnamien ? Du wolof ? Du maya ?).

Mais le fait est que pour ma part, je reste toujours en-dehors. Tout voyageur qu’on se croie, on reste en immense majorité dans une bulle touristique impossible à percer. Car qui a envie de manger des chaussons à la viande qui sont au soleil sur le trottoir depuis la veille ? Qui a envie de dormir dans des hôtels de catégorie locale, avec option cafards et draps douteux ? Qui a envie de voyager dans les chicken bus aux chauffeurs fous des montagnes d’Amérique centrale ? Est-ce que les marchés de bric et de broc nous font rêver ?

_1200575

J’adore voyager, mais mon expérience de voyage reste un artifice. Je peux voir une ville, un monument, des gens, mais jamais vivre comme eux. J’essaie de faire la paix avec cela en ce moment, moi qui ai toujours mis un point d’honneur à manger des plats locaux, à éviter les microcosmes protégés, à savoir dire « bonjour » et « merci », même en grec, même en islandais. Comme si cela suffisait.

J’essaie de faire la paix avec le fait que quoi que je fasse, je préférerais toujours le confort relatif des cafés pour voyageurs (pas les cafés à frites molles ! J’ai ma fierté…), des auberges pour étrangers et des navettes affrétées pour nos beaux yeux bleus. Nous sommes beaucoup dans ce cas, sinon, les hôtels-clubs et autres bulles pour touristes/voyageurs fortunés n’existeraient pas, mais je n’en prends conscience que depuis peu. Peut-être parce que cela ne fait pas longtemps que je voyage dans des pays avec un fossé béant en termes de niveau de vie avec mon train-train quotidien. En Occident, la question se pose moins.

Mais depuis deux ans, avec mes quelques voyages dans les Caraïbes, je me rends compte qu’il y aura toujours une fracture. Ne serait-ce parce que les établissements pour étrangers répondent aux besoins et envies des étrangers. Je parlais plus haut de me sentir parfois pas à ma place. C’est vrai dans les pays où il faut marchander, où la notion d’espace personnel n’existe pas, où le concept de ponctualité est subjectif… Dans notre bulle artificielle, j’ai néanmoins l’assurance de voir certains de mes besoins remplis, que ce soit des boissons avec une eau qui ne nous filera pas la tourista, une certaine quiétude dans les pays exubérants ou tout simplement un niveau de confort. Je veux manger local, mais pas local au point de choper la tourista. Se déplacer local, mais pas si c’est dangereux. Dormir local ? Oui, seulement si mes critères de propreté sont respectés… En voyageant, je cherche un ailleurs, un dépaysement, du rêve, mais je comprends désormais que je ne cherche pas forcément la « réalité » du pays.

Être « en-dehors » de la vie du pays ne me dérange pas, car j’adore le statut privilégié du voyageur, sans responsabilités, sans attache, sans passif. Mais il est vrai que dorénavant, j’éviterai de dire que « j’ai envie de prendre le pouls du pays » ou que « j’ai vraiment vu comment vivent les gens ». Non. Mes voyages sont une jolie carte postale, une belle expérience géographique, un joli vernis, mais en termes humains, je serai toujours éloignée de ce que vit la population.

Et toi, tu as des scrupules à te comporter en touriste ? Tu voyages en faisant comme les locaux ? Raconte-moi !

Related Images

6 thoughts on “ÉLUCUBRATIONS // Voyage et artifice : dans la bulle du voyageur

  1. Je semble faire un peu plus comme les locaux que ce que tu dis faire toi-même. J’ai mangé des choses qui n’étaient pas très recommandables, j’ai pris les bus jaunes où il fait chaud et que nous sommes beaucoup trop de monde dans les routes en Amérique Centrale, j’ai dormi parmi les insectes (j’ai même déjà eu un crapaud dans mon sac), j’ai bu de l’eau sans la traiter… Je ne dis pas que c’est mieux ou pire. Avec le recul, j’ai même l’impression d’avoir exagéré un peu. Ça aurait pu mal se passer, mais j’ai été correcte. Et quelques années plus tard, je suis beaucoup plus douillette et consciente des risques.

    1. Audrey

      L’important, c’est que tout ce soit bien passé ! Je ne sais pas si je suis douillette ou trouillarde, mais on ne me prendra pas à circuler en chicken bus ou à manger n’importe quoi (même si en tant que végétarienne, j’ai peut-être moins de risques d’être intoxiquée). Je ne pense que ce soit mal, mais j’essaie de ne plus me mentir en pensant « voyager comme les gens du pays ».

  2. Je pense qu’il y a touriste et touriste.
    Déjà pour « prendre le poul » d’un pays il ne faut pas y rester 2 jours, il faut y rester 2 mois, et encore.
    Ensuite, comme je disais, il y a 2 types de touristes. Ceux qui essaient de découvrir une ville sans mourir d’une intoxication alimentaire quand même, et ceux qui restent dans le bus climatisé. Je n’ai rien contre l’un ou l’autre, il y a juste l’une de ces 2 options qui ne me convient pas personnellement (devine laquelle lol).

    Ta réflexion de ne pas vouloir se confronter à la réalité du pays, à une tourista éventuelle, à ce qui nous parait être inconfortable ou dangereux n’a pas besoin d’excuse ; si on prend la situation inverse, les guatémaltèques seraient-ils à l’aise dans notre pays, nos coutumes, notre mode de vie (notre climat) ? Peut être pas !

    1. Audrey

      Ta dernière remarque est tout à fait justifiée ! C’est vrai qu’on a tendance à ne pas voir les choses de l’autre point de vue… Il m’arrive d’être hors de ma zone de confort même en Occident, alors des Guatémaltèques/Libanais/Sénégalais le seraient probablement tout autant.
      Un jour il faudra que j’écrive un article sur les « bons touristes » et les « mauvais touristes », parce qu’on a beau etre voyageurs, on est tous en nous quelque chose de touriste 🙂

  3. Un article très intéressant.
    Pour se fondre vraiment dans le pays, il faut y vivre des années. Et encore. Il faudrait en avoir envie (par exemple, a-t-on vraiment envie de vivre dans des conditions misérables alors que nos moyens nous permettent de l’éviter ?).
    Alors en quelques mois, quelques jours, on effleure et on s’accommode.

    En tout cas, belle réflexion.

    1. Audrey

      Merci Florence. Je peux rapporter ça à mon année passée en Nouvelle-Zélande pour mes études : un an à effleurer la culture en semi-touriste. J’ai dû parler avec trois Néo-Zélandais au total… Mais aussi à mon émigration au Canada : depuis deux ans, je ne suis qu’une observatrice du pays. J’ai de rares amis canadiens, mais je fais aucun effort pour mon fondre dans le pays. Nous serions en Chine ou en Angola, je ne serai pas plus intégrée. Du coup, quelle prétention que de dire que l’on « connaît en profondeur » ou qu’on a « vécu » dans un pays après quelques petits jours ou semaines sur place…

Leave a Comment